UNE INTRODUCTION AU POST-ROCK : La Musique, Rien que la Musique

Le 2 avril 2021 sont sortis respectivement les albums G_d’s Pee AT STATE’S END! et The Machine is burning and now everyone knows it could happen again. D’un côté, les Québécois de Godspeed You! Black Emperor proposent ce qu’ils savent faire de mieux : l’apo-capitalisme. De l’autre, les Toulousains de Bruit dévoilent leur première galette, un post-rock à en faire pâlir les pontes du genre. Chacun à leur manière, ces deux albums proposent leur vision d’un monde post-covid et des conséquences politiques qui en ont découlé. À travers ces colosses sonores, idéaux et revendications sont mis en avant, malgré une quasi-absence de parole au sein de leurs compositions.

Avec une oreille peu accoutumée, il peut paraître étrange d’y percevoir une quelconque trace d’engagement, tant l’instrumental prône. Comment donc affirmer que le post-rock est un genre musical hautement politique ? Au travers des deux albums cités, ainsi que les deux autres qui les ont succédés : “NO TITLE AS OF 13 FEBRUARY 2024 28,340 DEAD” pour GY!BE et The Age of Ephemerality pour Bruit. Nous nous interrogerons sur la puissance politique de la musique en tant qu’acte de résistance et comment cette dernière peut faire office de manifeste.

Concert de Bruit au Loppen Cafe, Copenhague.

S’exprimer auditivement

Pour faire simple, le post-rock peut se définir comme une musique rock (batterie, basse, guitare) dont les compositions étendues rappellent certaines pièces classiques. Concernant GY!BE, on parle même de crescendo-core, pour souligner l’omniprésence des montées en puissance musicale. Composé de deux batteurs, le groupe québécois utilise régulièrement des patterns de percussions militaires, rappelant le rythme d’une marche unifiée, s’amplifiant à chaque mesure. On retrouve cette idée dans la première partie du titre Grey Rubble – Green Shoots, de leur dernier album en date. Un morceau court qui reflète toutes les valeurs du collectif, celle d’un mouvement se dressant face aux tragédies de notre époque (génocide à Gaza, montée des puissances militaires, policières et fascistes). Le post-rock se veut musicalement imposant, représentant cette force qu’est le construire ensemble.

L’autre puissance de ce genre, ce sont ces parties plus atmosphériques, s’approchant parfois de la musique drone, minimaliste, vibrant sur une même tonalité, un même accord. Une approche de la musique que l’on retrouve notamment chez Bruit, grâce au violoncelle ou aux différentes textures synthétiques qui parsèment leurs enregistrements. Dans le titre Amazing Old Tree, le groupe toulousain propose une lente progression musicale autour de simples nappes synthétiques. Tout le concept du groupe s’y retrouve : une musique acoustique mélangée à une musique électronique, faisant le lien entre l’ancien et le nouveau monde. Ici, il n’est pas question d’écraser le passé, ni de réfuter le futur. Au contraire, il s’agit de prendre le temps. Prendre le temps de construire, d’avancer ensemble avec nos connaissances et nos désirs communs. Il s’agit de s’éloigner de cette « Machine » qui détruit tout sur son passage.

Concert de Bruit à La Rayonne, Lyon.

Même si le post-rock reste un sous-genre aux multiples facettes, nos deux groupes francophones se rejoignent sur un point en particulier : l’usage systématique de samples. Des sons d’ambiance, des paroles glanées çà et là. On retrouve chez GY!BE cette volonté de créer un univers cinématographique. Ce sont notamment ces bruits d’une nature perturbée par des tirs lointains, que l’on entend dans le segment where we break how we shine (Rockets for Mary) de leur album de 2021. Un rappel de ce qui se poursuit derrière nos frontières, loin de notre monde occidental. Plus concret dans le cas du morceau clôturant le second album de Bruit, The Intoxication Of Power. À la fin du titre, une voix s’impose, déclamant les mots de Georges Orwell dans son roman 1984 :

« If you want a picture of the future, imagine a boot stamping on a human face – for ever. »

« Si vous voulez une image du futur, imaginez une botte écrasant un visage humain – pour toujours. »

Un appel direct à faire face à cette nouvelle montée du fascisme, un siècle après l’une des plus grandes tragédies de l’humanité. Ces samples sont une passerelle vers le documentaire, vers les débats du réel. On pense à l’interview d’Albert Jacquard utilisée dans le morceau Industry de Bruit, faisant état d’une éducation contreproductive, ou encore à l’apparition de la voix de Michele Fiedler Fuentes dans le titre Raindrops Cast in Lead de GY!BE, déclamant un poème sur les victimes innocentes des pouvoirs autoritaires et colonialistes. Tels des manifestes, ces morceaux prennent la parole dans un espace majoritairement instrumental.

S’exprimer visuellement

Outre notre imagination portée par l’expérience auditive, la couleur musicale est grandement influencée par ce support physique qu’est le vinyle, le CD, et plus précisément la pochette. Ces propositions visuelles viennent régir une ligne directrice, un thème principal.

Pochette du single Grey Rubble – Green Shoots de Godspeed You! Black Emperor.

Avec le seul single de leur carrière, GY!BE proposait déjà une démarche très claire concernant leur album à venir : un ciel bleu prenant les trois quarts de l’image, une zone désertique au sol, parsemé d’une végétation jaunie par la chaleur. Au milieu, cinq hélicoptères. Près du sol, un panneau arborant le drapeau palestinien. Même si la photo a été prise en Californie, comme mentionné sur Reddit, il n’en reste pas moins qu’elle active un imaginaire collectif : celui d’une terre volée, surveillée et militarisée par un peuple colon.

Pochette de No Title as of… de Godspeed You! Black Emperor.

L’image définitive qui donnera sa couleur à l’album reste quant à elle plus énigmatique. Une photo ornée de formes géométriques, placée au bas de la pochette. Pas de titre. Juste une simple image de ce qui s’apparente à un studio délabré, avec un mur recouvert de cartons scotchés. Une image qui place un contexte, celui d’une urgence, dans lequel la musique de cet album a été composée. Une urgence politique face au constat d’une catastrophe humanitaire.

Une autre proposition visuelle propre à la musique est celle du clip. Les Toulousains de Bruit ont pu proposer différents courts-métrages pour illustrer leurs titres. Le plus marquant en date n’est autre que le clip de Data. Réalisé par Medhi Thiriot, il s’agit d’un collage d’images, de vidéos, elles-mêmes retravaillées à partir d’effets de désintégration des pixels. On y aperçoit de nombreux textes subliminaux éminemment politiques (Kill Nazi dans la typo du logo de Nike, des fleurs composées de texte comme « Fuck Trump »); des mises en perspectives entre nature (cascade) et technologie (chute de data) ; des extraits de discours de Mark Zuckerberg superposés avec les samples du morceau, figurant cette invasion de la publicité dans l’industrie musicale. Le propos du clip est celui d’un dialogue infructueux entre l’homme et l’IA. D’un côté, une demande sur ce qu’est l’art, de l’autre, des images toutes plus conventionnelles les unes que les autres. Puis, lorsque l’on demande à l’intelligence artificielle de représenter l’humanité, plus rien. En conclusion, le clip vient même utiliser des vidéos générées par IA pour déformer la réalité, déshumaniser les visages et les corps. Le clip de Data accentue le message de l’album, celui d’une critique d’un monde techno-fasciste, faisant le focus sur une critique de l’IA par l’IA. Un exercice politique par le montage, qui oppose deux mondes, laissant le spectateur à ses propres réflexions.

Clip de Data de Bruit, réalisé par Medhi Thiriot.

Le dernier complément visuel que l’on peut trouver à la musique n’est autre que l’expérience live. En concert, GY!BE est un groupe réputé pour ses visuels scéniques. Déjà, grâce au travail fantastique de Karl Lemieux et Philippe Leonard, qui accompagnent leurs performances par une autre : une projection pellicule 35mm improvisée. Durant le concert, le projectionniste ralentit, accélère l’image, il la superpose avec une autre, la dédouble, compare, oppose, puis finit même par brûler littéralement ses visuels via la lampe du projecteur. À partir d’images capturées par le groupe lors de leurs nombreuses tournées, ils exposent leur vision d’un monde ultracapitaliste, où l’industrie détruit à petit feu la nature.

Concert de Godspeed You! Black Emperor au Transbordeur, Lyon.

Cependant, l’exploration visuelle et politique du live ne s’arrête pas là. C’est d’abord la présence du drapeau palestinien qui a pu nous marquer lors de leur dernier passage à Lyon, à la Rayonne en 2025. Mais plus encore, ce sont ces mots, inscrits sur l’ampli d’Efrim Menuck : « Transphobes, eat shit and die alone ». Des mots trônant fièrement durant l’ensemble du set, et ce depuis leur tournée précédente en 2022. Et depuis leurs débuts, un mot continue à apparaître à chaque ouverture de concert : « Hope ». Alors que les membres du groupe s’accordent à l’unisson, l’espoir renaît.

S’exprimer textuellement

À l’ère des réseaux sociaux et des plateformes de streaming, la communication est plus accessible. Ces groupes qui auparavant restaient des figures énigmatiques, échangent désormais avec leurs fans sur des forums, ou partagent des informations à propos de leurs futurs projets. Il ne s’agit plus d’albums uniquement vendus en 33 exemplaires physiques, mais des fichiers en 24 bits/44.1 kHz téléchargeables sur Internet. GY!BE et Bruit sont réputés pour fuir les grandes plateformes comme Spotify ou Deezer, mais se retrouvent toutefois sur Bandcamp. La plateforme d’Ethan Diamond permet à ses utilisateurs une tout autre approche de la communication. Chaque sortie est accompagnée d’un texte, d’une présentation, sur laquelle il s’agit de se pencher.

Concert de Godspeed You! Black Emperor au Transbordeur, Lyon.

En 30 années d’existences, GY!BE ont su rester discrets, ne donnant que très peu d’interviews et ne prenant jamais la parole en concert. Aujourd’hui, seul Efrim Manuel Menuck partage de temps à autre, sur Instagram ou sur Bandcamp, le manifeste politique latent du groupe. Tout commence d’abord par les titres des morceaux et albums du groupe. Comment passer à côté de l’imposant “NO TITLE AS OF 13 FEBRUARY 2024 28,340 DEAD”, faisant explicitement référence au nombre de morts palestiniens à la date du 13 février 2024. Dans un communiqué, le groupe explicite son geste :

“NO TITLE= what gestures make sense while tiny bodies fall? what context? what broken melody?”

« PAS DE TITRE = quels gestes font sens quand des minuscules corps tombent ? quel contexte ? quelle mélodie brisée ? »

Le dernier album du groupe met en avant le constat humain dramatique du génocide en cours, sur la bande de Gaza, mais aussi en Cisjordanie et dans tous les états occupés illégalement par l’état sioniste d’Israël. Les morceaux comme Babys in a Thundercloud et Pale Spectator Takes Photographs parlent d’eux-mêmes, rappelant certains des clichés de guerres les plus terribles du XXIe Siècle. Alors même que les journalistes et médecins sont interdits d’accès en Palestine, les morceaux de GY!BE servent de rappel à cette réalité ayant lieu loin de nos frontières. Sur les réseaux de leur label, Constellation Records, les membres de GY!BE poursuivent leur appel à la prise de position : nous vivons désormais dans un monde crypto-fasciste et techno-féodalistes à l’origine du déclin de notre humanité. Nous ne devons pas abandonner face à eux. Nous devons prendre position.

Du côté de Bruit, la formule est encore plus directe. On pense notamment au single Parasite (The Boycott Manifesto) dont le titre indique directement la couleur. Il s’agit de leur unique morceau disponible sur les plateformes traditionnelles, explicitant très clairement la raison de leur absence sur ces dernières. Il y a d’abord cette volonté de s’éloigner du dictat de l’algorithme, celui qui choisit quel artiste peut ou ne peut pas vivre de son art. Mais c’est aussi une raison plus politique : Daniel Ek, CEO de Spotify, use de l’argent de sa plateforme pour investir dans de l’armement, notamment dans le contexte du génocide palestinien en cours. Pour tenir un discours, il s’agit donc de s’y tenir, d’être en accord avec ses propres valeurs. Si The Machine is burning fait référence au système capitaliste dans lequel nous vivons, alors autant s’en éloigner pour revenir au contact humain. Dans une période aussi instable que celle précédant les élections de 2027, incluant canicule, destitutions, actes racistes, sexistes et LGBTphobes en tout genre, force est de l’admettre : la Machine se brise et se brisera encore. Alors pour leur dernier album, Bruit met en garde contre un nouveau dictat : « Evil is good and good is evil ». Ceux qui dénoncent le génocide deviennent, selon les « grands » de notre monde, les perturbateurs de la paix. À l’ère de l’éphémère, les informations se délitent et perdent de leur sens premier. Il faut donc revenir au concret de la réalité, s’éloigner de la désinformation, et reprendre un contact plus empathique avec l’autre.

Concert de Bruit au Loppen Cafe, Copenhague.

À travers la musique, le visionnage et la lecture, le post-rock nous invite à reprendre un contrôle politique sur nos pensées et nos actes. La musique est un art qui transmet autant d’images que de sons. Le post-rock de Bruit et GY!BE nous permet d’entrevoir l’effondrement d’un système qui ne fonctionne décemment plus. À force de rejeter le mal à l’extérieur, il perd peu à peu du terrain, de la croyance et du sens. Il faut donc nous organiser pour reconstruire un vivre ensemble, en respectant l’autre, en prenant soin de soi et du monde qui nous entoure. Le post-rock, loin d’être dénué de parole, construit un monde révolutionnaire, emplie d’espoir, par la musique, rien que la musique.

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