EDITO – POUR UNE POLITISATION DE L’ART

CONTRÔLER L’IMAGE, CONTRÔLER L’HISTOIRE

Le 15 juillet débarqua en France, L’odyssée, dernier film du réalisateur britannique Christopher Nolan. Avant même sa sortie, sur les réseaux sociaux, notamment la plateforme X (anciennement Twitter), de nombreuses personnes s’insurgeaient de l’œuvre à venir pour une raison : son soi-disant point de vue politique biaisé que l’on peut résumer en un mot, wokisme. Terme d’origine états-unienne né des luttes afro-américaines et antiracistes, elle provient du domaine musical avec la formule « stay woke / rester éveillé » utilisée par le chanteur Lead Belly. Elle représente une porte vers le progrès, l’ouverture et un combat pour l’acceptation de toutes et tous face aux injustices. Mais pour certains, ce serait un péril civilisationnel, notamment pour le milliardaire le plus nostalgique du IIIe Reich, Elon Musk. Selon lui, il serait pire de voir des personnages joués par une femme noire et un homme trans que de réaliser une adaptation de L’odyssée en langue anglaise jouée. par des Britanniques (ce qui n’est pas plus précis historiquement). Ainsi, c’est lorsque l’homme blanc est (soi-disant) écarté de l’affiche que le milliardaire d’extrême droite est touché dans sa pathétique petite personne.

Selon ce nouvel idéologue qu’est l’ultra riche, Christopher Nolan a profané L’odyssée et va même jusqu’à le contrer grâce à son générateur IA Grok en voulant faire un film réponse « historiquement fidèle et respectueux de l’art d’Homère ». De ce principe autoritaire, à la vision unique, fermé aux libertés artistiques, Musk nous livre les principes esthétiques d’un art conservateur et réactionnaire. Dans cette logique, un texte doit être adapté à la lettre et si un élément paraît progressiste, il doit être supprimé, prétendant avoir amélioré l’œuvre d’origine. Ce n’est donc pas tant l’adaptation qui l’intéresse mais la vision qu’elle transmet. Outre ses critiques superficielles du film de Nolan (et il y en aurait des plus profondes à faire), c’est grâce à un outil financé par ses propres moyens qu’il compte répondre à « la propagande woke » d’Hollywood. Cet outil, l’intelligence artificielle générative, s’installe peu à peu partout et devient chaque jour davantage performant.

A gauche : Prada present Satellites II, N.W. Refn & H. Kojima – A droite : On This Day…1776, Darren Aronofsky

Des artistes reconnus commencent à l’utiliser, parfois de manière naïve et décevante lorsque Hideo Kojima et Nicolas Winding Refn font une publicité pour Prada. Pire, quand des cinéastes créent des séries entières retraçant la grande Histoire comme le projet catastrophique de Darren Aronofsky (On This Day…1776). Chez Kojima & Refn, l’idée est mercantile et égocentrique ; le but est d’imaginer un monde de science-fiction pour visualiser un espace fictionnel inspiré de leurs rêves. Dans le cas d’Aronofsky, nous nous rapprochons de la vision du patron de Tesla, celle de recréer “fidèlement” le passé à travers un logiciel informatique qui retranscrit “le réel” par le virtuel. Si l’on peut croire que les projets sont concurrents, l’IA produit la même chose : un fantasme. Car si l’obsession des deux artistes sont les univers de science-fiction kitsch à la Mario Bava, pour Aronofsky et Musk ce sont les réécritures historiques réactionnaires. Même s’ils expriment un désir de réel (en s’approchant du réalisme visuel), leurs projets ne sont qu’une continuation des désirs antiprogressistes vers un passé fantasmé qui n’a jamais existé. Celui des grands hommes (blanc et cis, évidemment) qui définissaient la vie politique, économique mais aussi intime, familiale et relationnelle.

DÉPOLITISER POUR MIEUX POLITISER

Dans ce contexte où l’IA générative est prise en charge par des milliardaires aux ambitions conservatrices, d’autres gèrent le cycle de production et de distribution des imaginaires qui nous sont proposés en salles, librairies, théâtres ou musées. Un autre ambitieux réactionnaire se situe dans notre pays, le fameux Vincent Bolloré (ce n’est ni la première, ni la dernière fois qu’on parlera de son cas). Outre sa gestion de journaux, de chaînes de TV et de radios, il s’aventure depuis quelques temps dans le milieu du cinéma (il détient un pouv oir sur CANAL + et maintenant les salles UGC), de la musique (ses actions chez Universal et la salle de l’Olympia) et de la littérature (le groupe Hachette). L’homme met en avant une doctrine passéiste mais soutient des œuvres qui ne vont pas dans sa vision politique.

Pourtant, ses sorties prouvent une chose : son ambition profondément idéologique voire civilisationnelle. Par exemple, lorsqu’en avril 2025, le cinéaste Christophe Honoré révélait que son film traitant du SIDA, Plaire, aimer et courir vite n’avait pas reçu les financements de la part de CANAL pour des raisons liées aux thématiques du film. Dans ce comité où Bolloré aurait refusé les aides, il y avait En Guerre de Stéphane Brizé, lui aussi mis de côté. Si cela exprime une gestion de la production cinématographique par sa boussole idéologique, il l’exprima sans fioriture pendant ce comité : « Pas de p*d*s, pas de syndicaliste». Cela a le mérite d’être clair. Par conséquent, il faut réfléchir, non seulement à démonter les projets de ce type (ambition revendiquée dans le programme de La France Insoumise par une loi « anti-concentration des médias ») mais, aussi et surtout, imaginer comment créer autrement ? Car un parti proche de cet empire se rapproche dangereusement du pouvoir, celui de Madame Le Pen.

Si le pire arrive, il va falloir dès maintenant composer avec cette perspective d’attaque permanente contre la culture. Car un projet réactionnaire, déjà bien avancé, se développe notamment par la guerre du Rassemblement National contre le CNC, visant directement le financement des productions francophones. Selon le parti créé par d’anciens Waffen-SS, la logique capitaliste et néolibérale devrait être le moteur du cinéma français. Sous d’autres termes, ceux du porte-parole Sébastien Chenu : « un bon film se juge au nombre d’entrées qu’il fait, un film sans spectateur (…) est-ce qu’il mérite d’être soutenu et financé ? ». En somme, des cinéastes tels que Sophie Letourneur, Rabah Ahmeur Zaimeche, Patricia Mazuy ou Alain Guiraudie ne devraient pas être soutenus ni financés car la plupart ne dépassent même pas les 100 000 spectateur.ice.s. En poursuivant cette logique, Justine Triet, lauréate de la Palme d’or, n’aurait pas dû être aidée sur son premier (excellent) long-métrage, La Bataille de Solférino, qui atteignit les 37 000 spectateur.ice.s (autant que L’aventura de Sophie Letourneur). Les voix artistiques diversifiées du cinéma français seraient ainsi écartées car la créativité, l’expérimentation et l’erreur ne doivent pas avoir leur place dans ce modèle culturel priorisant le consensuel, le convenu et tout ce qui est considéré comme acceptable.

France Info – 17 Mai 2026

Si Chenu est l’un des visages de la légitimation du parti d’extrême droite, nuançant maladroitement les propositions, ses collègues Matthias Renault et Thomas Ménagé sont un peu moins subtils. Selon eux, il y aurait au CNC une « vision très politique, très idéologue » et que l’argent taxé sur les billets de cinéma devrait aller « vers d’autres visions de la culture, vers d’autres sujets, vers une dépolitisation de la culture». Les députés RN, pas à un paradoxe près, préconisent une “dépolitisation” de la culture tout en l’orientant vers d’autres “visions” : comme chez Musk, quand ça ne plaît pas c’est “orienté”, quand ça plaît c’est “apolitique”. Ménagé va jusqu’à dire qu’il regrette « une politisation de la culture » tout en vantant les mérites des structures privées comme Canal, premier financeur du cinéma français. Il est vrai que Bolloré, loin de toute idéologie, a pris la tête de l’ancienne Continental Films, aujourd’hui UGC, poursuivant une tradition culturelle ancrée à la droite de la droite. Celle d’une prise de pouvoir de l’appareil idéologique qu’est le cinéma, suivant les conseils exprimés par le ministre de la propagande de 1933 à 1945, Joseph Goebbels, voulant produire uniquement des « films de divertissement légers, superficiels, voire kitsch ».

Pendant ce temps, les poules mouillées à la tête des plus grands festivals de cinéma osent dire qu’il ne faut surtout pas politiser l’art (coucou Wim), s’abaissant aux pieds de cette logique conservatrice. D’autres ne ferment ni les yeux ni leur bouche, que ce soit en concert (les prestations puissantes de Massive Attack ou The Strokes) ou au cinéma (Mark Ruffalo & Javier Bardem sur la Palestine, Swann Arlaud sur le danger de l’extrême-droite). Chaque moyen de déranger le camp de la dépolitisation est un moyen de déstabiliser la norme, de porter une voix que doit retrouver le milieu artistique, non seulement attaqué par l’extrême-droite mais aussi oublié et précarisé par les gouvernements successifs (de droite comme de “gauche”). L’art ne changera pas tout, il ne nous sauvera pas de la prochaine élection (ni des prochaines) mais il garde un pouvoir. A nous d’en prendre soin et de le défendre.

RETOUR AU TRAVAIL

Charabia est donc de retour en cette rentrée chargée, rentrant les pieds dans le plat avec cette édito. Encore une fois, notre mot d’ordre sera d’explorer des sentiers peu explorés ou d’une manière novatrice, défendant les marges, qu’elles soient d’ordre esthétique ou idéologique. Ce mois-ci, le cinéma sera au centre de notre réflexion avec la sortie de deux films mésestimés, The End of Oak Street de David Robert Mitchell et Her Private Hell de Nicolas Winding Refn. Deux visions fantasmées, reflétant des réalités plus troubles qu’elles ne paraissent. D’un côté, l’image idéalisée de l’american way of life centrée sur la famille et l’individualisme, pulvérisée par les atours de la fiction et de l’Histoire. De l’autre, un monde se donnant comme irréel où les mythologies et objets de fétiches prennent vie pour donner la mort. 

De plus, notre grand événement de cette reprise reste les interviews réalisées dans le cadre du festival On Vous Ment. L’une sera avec une figure incontournable des mystères d’internet, l’autre avec un maître britannique maniériste. Deux approches du mensonge à travers les images, à la fois complémentaires et pourtant éloignées, que l’on a hâte de vous dévoiler. Pour résumer, ce mois-ci, Charabia va tenter de se réapproprier les images, leur redonner du sens et les décoder pour mieux se les réapproprier au sein d’un espace culturel attaqué.

A très vite sur Charabia !




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