On Vous Ment est un festival à part entière qui chérit son unicité de son concept : mettre en valeur les faux documentaires. Cette particularité pourrait paraître réduite, étriquée, et pourtant, les préposés à la sélection reçoivent plusieurs centaines de long-métrages chaque année qui ont comme facteur commun de travailler sur la fine ligne entre le vrai et le faux. Faire un documenteur reste encore aujourd’hui un terrain très fertile qui sert de tremplin à des nouveaux cinéastes. Beaucoup de premiers longs choisissent comme genre le faux documentaire, souvent pour travailler avec un budget très réduit et être en indépendance quasi totale. Encore faut-il travailler en profondeur les codes du sans budget en l’alimentant d’une profonde singularité, qui, si elle peut difficilement être visuelle, doit tenir au moins du concept et/ou des acteur.ices.
On Vous Ment propose chaque année une compétition d’avant premières et des rétrospectives, en la présence des cinéastes. Cette année, le focus du festival était le found footage. Comme invités, nous avons eu des pontes du genre avec Jaume Balagueró pour ses deux premiers REC, Daniel Meryck pour son sur-culte Projet Blair Witch ou encore Peter Greenaway pour le dantesque The Falls. Malgré des invités aux petits oignons, Charabia s’est intéressé cette année à la compétition des long-métrages pour mettre en valeur les nouvelles têtes d’un genre de plus en plus codifié où l’étonnant et le différent sont attendus. Sur les 6 films en compétition, nous avons pu en voir 5, malheureusement Autos, Mota y Rocanrol a dû passer à la trappe de quelques jours bien chargés.

La sélection 2026 a été de grande qualité, aucun film ne ressemblant à un autre. Entre mélange des genres et de styles, on a été bien servis. Commençons par un film qui nous provient du Japon, réalisé par Toshikazu Nagae, père de la série des Banned From Broadcast. Initiée au début des années 2000 en une dizaine d’épisodes diffusés à la télévision ainsi que de 2 long-métrages pour le cinéma, la série propose toujours la même formule : ce que le spectateur regarde sont les rushs remontés d’un reportage télé jamais diffusé. Ce troisième long métrage, nommé Banned From Broadcast : My Three Wives est au départ un reportage sur la polygamie, où l’on suit 3 femmes mariées au même homme. Mais juste après le tournage, le mari décède et chacune de ses femmes se dénonce comme seule coupable. C’est alors que se créé un jeu de piste entre les images supposément neutres et le spectateur qui va voir dans chaque mot prononcé ou regard l’alibi parfait du crime. Que ce soit dans le comportement du mari qui manipule ses femmes, le malaise qui se diffuse ou même l’apparition d’évènements fantastiques, tout s’accumule pour que le spectateur puisse considérer que les trois l’ont fait, mais laquelle, ou bien même lesquelles ? Constamment les cartes sont de nouveau mélangées, et nos conclusions n’auront jamais droit à une solution définitive : la règle d’un Banned From Broadcast est que la fin est ouverte. La série joue de ce concept frustrant, en témoignent les nombreuses vidéos de décryptage postées sur YouTube ou les discussions entre spectateurs en sortie de séance. Mais peut-être faudra-t-il alors y retourner, se replonger dans cette maison pleine de mystères, dans ces portraits de femmes contrariées sous le joug sectaire d’un homme manipulateur. À moins que ?

Infirmary de Nicholas Pineda est le film d’horreur officiel de la compétition, dont la maestria ne vient pas forcément de son concept déjà vu et revu (un hôpital abandonné de nuit, des créatures, des pannes de courant etc), mais bel et bien de la caméra utilisée en alternant entre vidéo-surveillance et bodycams. Ces types de prise de vues bannissent le motif cliché du found footage : « mais pourquoi diable continue t’il de tourner?« . Ici, nous suivons la première nuit d’un gardien gérant la sécurité d’un grand hôpital psychiatrique, accompagné d’un collègue, vétéran de la sécurité. L’hôpital est jonché de caméras de surveillance et nos deux personnages ont des caméras personnelles attachées à leur buste. Ils ne filment pas par volonté. Filmer est une sorte de protection : quoi qu’il leur arrive, nous aurons des preuves. Parmi certaines règles du found footage que le film brise, il y a celle de la musique. D’après son réalisateur Nicholas Pineda, ils ont décidé de l’ajouter sur le tard, en post-production, après un premier visionnage peu concluant. N’utilisant que des sons électroniques, des échos, avec des vagues et des nappes sombres et brumeuses, la musique s’intègre bien à l’atmosphère poisseuse. Néanmoins, quelque chose se brise un peu dans le cœur du spectateur venu frissonner via des effets de réel. Si ce qu’on nous montre est supposé être des images terribles, déclassifiées par la police de Los Angeles, pourquoi y a t’il de la musique? Est-ce-que l’agent qui s’est occupé de monter les images pour sa hiérarchie s’est dit que les morts manquaient un peu de gravité sans un gros synthé? En reste un film efficace à l’horreur didactique, ainsi qu’une esthétique rappelant les jeux vidéos assez fraîche dans cette compétition. Le film a marqué cette édition et ses spectateurs, dont il est reparti avec le Prix du Public.

Voir Isaiah’s Phone est une expérience peu commune au cinéma, le film étant tourné avec un smartphone, au format à la verticale, l’image prenant donc une petite partie de l’écran. Anciennement professeur de cinéma dans un lycée de Los Angeles, Frédéric Da s’est associé à l’un de ses élèves, Isaiah Brody, pour créer ce projet cinématographique. Ce qui a commencé comme une expérience a pris rapidement des proportions de long-métrage. Isaiah joue dans ce film une version alternative de lui-même, un adolescent qui obtient son tout premier téléphone portable et se met à tout filmer autour de lui. Il filme sa famille, ses camarades de classe, ainsi que sa solitude, ses problèmes, ses doutes et ses angoisses. Par le format étriqué, Frédéric Da rapproche son spectateur de son sujet. Tout le long du visionnage, le film donne l’impression de montrer des images beaucoup trop confidentielles et personnelles. Nous avons accès au journal intime vidéo de ce jeune homme mal à l’aise dans sa vie. Il y filme donc aussi bien son quotidien que ses erreurs, et ses réactions honnêtes face à un monde hâtif de conclusions. Frédéric Da envoyait à Isaiah Brody le matin des consignes pour la journée, lui donnant des situations, des phrases, des personnes à rencontrer, et Isaiah s’exécutait. C’est donc lui qui a filmé l’intégralité du long-métrage, tenant sur ses épaules le projet. Son extraordinaire performance lui aura par ailleurs valu le Prix Pinocchio d’interprétation du festival lors de cette édition. Isaiah’s Phone est un found footage particulier à voir, pour son format et pour la gêne qui en découle, celle d’avoir accès à des vidéos trop privées, teinté d’une curiosité morbide d’aller jusqu’au bout pour comprendre où ce drame va nous mener.

En termes de fourre-tout de genre, Alan at Night réalisé par Jesse Swenson en condense une bonne quantité. Il est à la fois un podcast, une vidéo YouTube, un faux documentaire, un journal de bord et un found footage. Ce mélange au premier abord foutraque signe pourtant une comédie horrifique drôle et efficace. Suivant deux YouTubeurs moqueurs habitués aux pranks, ils vont décrire via une longue vidéo au format podcast filmé, comment l’un d’entre-eux a eu un nouveau colocataire au comportement étrange, le fameux Alan. Le film prenant comme parti pris d’être une vidéo montée par l’un des deux prankers, nous sommes dans un cas de narrateur non fiable. Ce n’est plus un scénariste ou un réalisateur qui choisi ce qu’on doit voir ou croire mais bien un personnage. Ici ce personnage est habitué aux images et à leur sens, il aime jouer avec, parfois pour les détourner, pour faire du mal, ou bien pour se mettre en avant. Les deux vidéastes sont faux et parfois insupportables, pouvant empêcher d’entrer en empathie avec eux. Mais dès qu’ils sortent de leur monde de joueurs d’images, une fois confrontés à la moralité de leurs actes, le film prend une dimension plus concrète. Autre facette à mettre en avant, c’est l’interprétation de Chris Ash dans le rôle d’Alan. Il y est parfait dans ce colocataire premièrement timide puis dérangé, devenant rapidement le meilleur point du film. Alan at Night est lui aussi un film efficace qui peut s’essouffler par son style de montage qui entache sa dimension cinéma mais embrasse totalement celle de la vidéo YouTube.

Le film qu’il fallait voir lors de cette édition tient en deux mots : Buffet Infinity. Le réalisateur Simon Glassman nous met à la place d’une personne installée dans son canapé devant la télévision, zappant de chaîne en chaîne, passant de pubs en extraits de JT, toutes provenant de chaînes télé régionales. Une histoire se déroule alors sous nos yeux, des liens se font, entre l’ouverture du buffet à volonté qui s’agrandit, rachetant tous les restaurants aux alentours, aux messages subliminaux d’une secte annonçant une fin du monde proche, des disparitions d’animaux, l’apparition de trous dans la ville et bien sûr les conseils d’un fameux avocat rappelant les tactiques d’un Saul Goodman à deux de tension. Ce côté zapping télévisé fait penser aux Infomercials d’Adult Swim, mais aussi, bien sûr, au Tim and Eric Awesome Show, avec ces enchaînements d’idées absurdes, son montage dynamique et son humour de la gêne et du malaise parfait. Peu étaient présents à la séance, mais beaucoup ont ri. Récipiendaire du Prix Colin McKenzie du meilleur film remis par le jury lors de cette édition 2026, Buffet Infinity mérite amplement ses éloges par son rythme radical, imposant une coupure pub effrénée d’une heure et demi à son spectateur. Lorsque l’on sort de la séance, on se demande ce qui vient de nous tomber dessus. C’est un film unique et fascinant, mais éreintant. Pourtant, après quelques temps, on s’étonne de la fluidité de son propos, l’efficacité de son humour et des géniales interprétations. Même si sa fin est déroutante, on retiendra ce film comme une expérience absolue de cinéma, totalement contemporaine. Buffet Infinity donne l’impression de scroller sur TikTok en pleine insomnie, alors que l’on commence à délirer lorsque toutes les vidéos que l’on regarde se parlent entre elles et font sens commun. C’est un film osé qui, on l’espère, trouvera son public.
Cette année On Vous Ment a dépassé son record de fréquentation, en invitant des pointes du genre ou en ouvrant ses horizons à de nouvelles salles et lieux de projection (Institut Lumière, Périscope). Nous ne pouvons souhaiter à ce festival que le meilleur pour la suite. En ayant ouïe dire des envies de son créateur Nicolas Landais pour les prochaines années, nous sommes face à un intarissable festival qui saura nous étonner, nous impressionner et jusqu’au bout nous faire douter.

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